Tribune 

Fermeture de la saison de chasse aux pauvres, le 8 juin prochain…

Le filet de protection sociale craque et les abandonnés de la solidarité en sont réduits à survivre en mendiant, en dormant entre planches et cartons. A Lyon, ils sont des centaines, visibles, et quelques milliers qui se cachent. Ces pratiques de survie étaient autrefois traitées par des politiques de solidarité : résorption des bidonvilles, intégration des populations étrangères, fonction asilaire des établissements de santé mentale, etc. Tout n’était pas réussi, mais les pathologies étaient traitées par des politiques de santé et le mal-logement par des politiques de l’habitat.

Polis, police… L’homonymie entre la ville et les forces de l’ordre vire à la symbiose. Partout en Europe, l’espace public devient plus policier que policé. Vidéosurveillance, anti-terrorisme, tout concourt à considérer d’abord comme un danger la rencontre entre inconnus pourtant sensés composer une société. L’écume de ce lent dérapage sécuritaire est le traitement des marges sociales, de ceux pour qui l’espace public est aussi celui de l’intime, parce qu’ils n’ont plus rien.

Face à ces pratiques de survie, ce sont désormais des politiques répressives qui sont mises en place. Arrêtés anti-mendicité, expulsions de squats sans procédure judiciaire, excès policiers à l’encontre des prostituées pour les pousser hors de la ville, remise en cause de l’irresponsabilité pénale des malades mentaux, etc. Dernier avatar en date la semaine dernière, une Mairie d’arrondissement demandé l’enlèvement de voitures dans lesquels dormaient des familles. Evidemment, il ne s’agit pas d’accepter que des personnes dorment dans des voitures, mais cette opération s’est déroulée sans préparer d’alternative pour les personnes qui y vivaient. Ces familles ont été châtiées de leur pauvreté.

Le traitement policier de la misère veut croire que les familles se dissoudront si on leur retire leur taudis. Comme ça ne marche pas, les matraques se renvoient les misérables de ville en ville, de place en place, en un macabre jeu de ping-pong. Première observation, le traitement policier de la misère ne résout pas les problèmes, il les déplace, augmentant leur visibilité, donc la croyance en un besoin répressif. Lorsque la connivence des édiles locaux avait permis une vague d’expulsions de squats sans procédure judiciaire, l‘absence d’anticipation sur le volet social avait conduit des dizaines de personnes à la rue, qui s’étaient installées dans un jardin public, quai Sarrail à Lyon 2ème, pendant plusieurs semaines, accroissant le désordre public.

Ne croyez pas que cela amuse les policiers que nous rencontrons régulièrement, ils sont entrés dans cette voie pour empêcher que se commettent des actes douloureux, pas pour sortir chaque mois par la main, les mêmes gamins désargentés des refuges que leurs parents ont pu trouver. Les magistrats aussi, en ont assez de voir les mêmes dossiers d’expulsion revenir, ils savent que leur décision ne rendra pas justice, qu’elle déplacera le trouble sans le résoudre, que la solution est politique, pas policière ni judiciaire. Ils le rappellent régulièrement dans les attendus de leurs jugements.

Seconde observation, l’idée démocratique porte dans son patrimoine génétique l’affirmation de droits fondamentaux, d’une protection minimale que la société doit à chaque être humain, antérieurement à toute considération administrative ou sociale. En laissant certains à l’écart de ces droits, c’est la singularité de la démocratie qui est remise en cause. Si les droits ne sont plus valables pour tous, qui seront les prochains à basculer dans la vulnérabilité nue, l’animalité que décrit Aristote, pour décrire ceux qui ne font plus partie de la cité, communauté de lois et de protections.

Parce que le traitement policier de la misère est l’écume d’une vision sécuritaire désespérante de la société, comme une guerre de tous contre tous ; parce que le traitement policier de la misère est inutile ; parce qu’il met en cause les fondements de l’idée démocratique, les associations européennes Feantsa et Housing Rights Watch, relayées par les acteurs locaux, ici la Fondation Abbé Pierre, organisent un sursaut citoyen à travers l’Europe.

Le 8 juin, nous lançons un mouvement civique d’un genre nouveau : à Bruxelles, Lyon, Barcelone, Tessalonique, Budapest, Athènes, etc. c’est une brique de l’Europe des citoyens que nous allons lancer à travers le glacis sécuritaire. Citoyens logés ou pas, associations de solidarité, avocats, élus, magistrats, policiers, affirmons ensemble que la pauvreté n’est pas un crime, c’est une maladie contagieuse quand on la réprime. Alors combattons juridiquement, politiquement, médiatiquement, artistiquement, socialement…

Pour lancer le mouvement, un rassemblement est prévu à Lyon, devant l’Hôtel de Ville, vendredi 8 juin à 10h, en même temps que dans d’autres grandes villes d’Europe.

 

 Marc Uhry, Directeur Rhône-Alpes de la Fondation Abbé Pierre

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L'AUTEUR
Marc Uhry
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