Cultures 

Cinéma : le numérique sonne-t-il le glas des CNP ?

Après les strass et les paillettes du festival de Cannes, retour au quotidien des salles lyonnaises. Déjà en concurrence avec le Comœdia et les multiplexes de plus en plus présents sur la VO et le cinéma dit d’art et essai, les CNP sauront-il s’adapter à l’aire numérique ?


Crédit photo : Mickaël Draï

S’adapter ou crever

À long et moyen terme, tous les cinémas de France devront répondre à différents critères pour continuer leur exploitation. Avec une mise au norme prévue pour 2015 pour l’accès aux handicapés et l’abandon progressif du 35 millimètres au profit du numérique encouragé par les distributeurs, l’heure n’est plus aux tergiversations pour les exploitants. Dans un communiqué publié en mars 2012, Eric Garandeau, président du CNC (Centre National du Cinéma), déclarait que  71,1% des écrans français étaient numériques. Si toute la périphérie a déjà sauté le pas pour s’équiper, le Cinéma National Populaire, fondé en 1968 par Robert Gilbert et Roger Planchon, fer de lance historique du cinéma art et essai à Lyon, traîne les pieds.

 

Chronique d’une mort annoncée

On annonce la mort des CNP depuis 2009 et la fermeture en catimini pendant l’été de l’Odéon, l’un des trois lieux qui composait l’enseigne. Après quelques licenciements, Galeshka Moravioff, le propriétaire des lieux, promettait la remise en état de ses établissements. Depuis ? Pas grand chose. Les CNP et ses sept salles réparties sur deux sites à Bellecour et aux Terreaux n’auraient réuni que 140 000 spectateurs en 2011. A la même période et avec une salle en moins, le Comœdia en reçoit quelques 350 000 dans un lieu unique, économisant ainsi sur sa masse salariale, les CNP devant logiquement doubler chaque équipe en raison de leur dédoublement géographique. Mais étonnamment, Galeshka Moravioff y voit le signe d’une amélioration :

« Avec 140 000 entrées, on est en augmentation d’année en année. On remonte la pente. Une fois que le cycle de versement des subventions et que tout le bazar se mettra en route, on pourra faire les quelques travaux qui manquent. Avec le minimum, on peut monter à 160 000 ou 170 000 entrées chaque année. »

Ce n’est toutefois pas l’avis d’un des salariés du CNP, visiblement plus inquiet, qui se laisse aller à la confidence :

« Il nous arrive de faire des mercredis avec moins de 100 euros de recette. Parfois, on lance des séances avec une seule personne dans la salle ».

Pour l’association Enjeux Sur Image, créée suite à la fermeture de l’Odéon pour défendre le cinéma d’art et essai, la mauvaise santé des CNP induit une baisse significative de l’offre sur l’agglomération. Le 23 mai 2012, l’association constate sur son blog qu’aucune sortie de la semaine n’est programmée en centre-ville depuis presque un mois. Les CNP ne semblent en effet plus avoir accès aux nouveautés.

« Cette situation nous montre à quel point la situation des cinémas d’Art et Essai du centre-ville de Lyon et tout particulièrement celle des CNP est précaire. La généralisation des projections numériques rend l’accès aux copies beaucoup plus difficile pour ces salles qui ne sont pas équipées », précise l’association Enjeux Sur Image.

 

À qui profite le crime ?

Certains pointent donc du doigt les distributeurs qui ont en effet tout intérêt aujourd’hui à proposer des films au format numérique. La fabrication d’une copie en 35 mm coûte entre 1000 et 2000 euros selon la durée du métrage contre une centaine d’euros pour du numérique. Des économies sont également réalisées sur le transport puisque des disques durs réenregistrables ont remplacé de lourdes bobines.

Les disques durs disparaissent eux-mêmes progressivement, les films étant intégralement dématérialisés et envoyés via le net, réglant, par là-même, les coûts du recyclage ou de destruction des pellicules. De plus, les deux-tiers de la production cinématographique seraient aujourd’hui réalisée directement en numérique. Transférer un film sur de la pellicule 35 millimètres coûte cher et reviendrait donc à enregistrer ses mp3 sur cassette audio…

La révolution numérique n’en étant plus vraiment une, annoncée de longue date, les CNP auraient pu prévoir et s’équiper. Trop coûteux? Pas à long terme. Même si la facture s’élève, d’après le CNC, à un peu moins de 80 000 euros par écran, la loi sur le financement du numérique oblige les distributeurs à verser des contributions aux salles. Mais voilà, pour débloquer ces contributions et amortir le coût des travaux, il faut déjà emprunter aux banques et s’assurer du soutien des distributeurs. Et pour plusieurs professionnels contactés par nos soins, Galeshka Moravioff serait un fort mauvais payeur. Ceci expliquant également la maigrichonne programmation actuelle des CNP, dernier servi quand il s’agit d’exploiter un film dès sa sortie nationale.

« Je n’ai rien à cacher, tempête Moravioff. Je suis également distributeur, je sais comment ça se passe. On est assez en retard avec certains distributeurs et certains en font la meilleure publicité… Mais on continue à travailler et à sortir des films. A Lyon, on ne peut pas être sur les premières semaines d’exploitation car les distributeurs ont décidé de tout sortir en numérique. Et donc ils mettent une pression maximum pour faire l’économie totale du 35 mm. Tous les prétextes sont bons pour ne pas nous livrer ».

 

La théorie du complot

Pour Galeshka Moravioff, c’est le CNC qui serait responsable de la mauvaise santé de ses salles lyonnaises. Le propriétaire, souvent stigmatisé, ne comprend pas pourquoi ses cinémas ont été déclassés et ne possèdent plus le label « Art et Essai ».

« Le CNC a une politique de déstabilisation de mon groupe depuis une bonne quinzaine d’années et c’est l’aboutissement de cette politique. Je trouve ça regrettable. Dans un contexte très concurrentiel, le CNC n’a qu’une envie, c’est qu’on arrête. Nos salles sont à 95% programmées Art et Essai, mais le CNC les a déclassés.

Malraux doit se retourner dans sa tombe. C’est malheureusement toute une politique droitiste actuellement perpétrée par la gauche. Pour le moment, on est encore sur les débris du sarkosysme ultra droitiste. J’en suis venu à écrire au président de la République, à ma ministre. Je demande même l’intervention d’un député. Je n’ai jamais fait ça de ma vie ».

Moravioff insiste particulièrement sur le rôle de l’administration qui, pour lui, aurait dû l’accompagner dans sa mutation.

« Vous avez d’un côté le Comœdia qui touche 95 000 euros de subventions Art et Essai et puis nous, on touche zéro. Trois années à zéro, ça fait 285 000 euros, on aurait déjà pu passer au numérique. La course à la numérisation s’accélère et même mon autofinancement est bloqué par le CNC.

Le versement de la TSA (taxe spéciale additionnelle sur le prix des billets d’entrées dans les salles de cinéma en France) génère un compte de soutien qui va aux distributeurs, producteurs et exploitants, leur permettant de réinvestir dans son outil de travail. Donc ici, il pourrait me servir à nous équiper en numérique.  Là, on est au paroxysme du blocage. On me doit 900 000 euros et on me dit que je dois payer 50 000 euros tout de suite pour déclencher le solde de mon soutien financier ».

Moravioff concède tout de même qu’il lui arrive « parfois » d’avoir du retard dans ses versements de la TSA, mais il jure le rattraper « au fur et à mesure grâce à des formules arrangeantes de l’administration ». Du côté du CNC, en attendant d’éventuels remaniements que pourraient entraîner l’élection de François Hollande, personne n’a été en mesure de répondre à nos questions.

 

The End ?

Du retard dans les travaux, il y en aura d’après le propriétaire. Et cela dans le meilleur des cas « si le CNC décide de débloquer la situation ». Sur le terrain, les salariés des CNP, sans nouvelle de leur hiérarchie, s’inquiètent. Gilles Besson, le directeur lyonnais de l’enseigne se veut rassurant quand on lui parle des aménagements à venir et affirme dans un sourire embarrassé :

« On y travaille, on y travaille ! C’est un peu compliqué à installer car il y a plusieurs problèmes techniques à résoudre, mais on y travaille… »

Un salarié confirme la réalisation de devis, mais reste plus sceptique quant à la mise en œuvre effective des travaux.

Galeshka Moravioff, également propriétaire de deux cinémas à Paris et à Marseille, a déjà équipé deux de ces salles (le cinéma Variétés à Marseille et le Bastille à Paris) en numérique.

« Tout était prévu. Là, je termine Bastille. Ensuite on attaquait le Terreaux, etc. Je fais ce que je peux, mais j’espère que le CNC deviendra raisonnable. »

Quand on lui demande si les CNP passeront l’hiver, le propriétaire préfère botter en touche :

« À chaque jour suffit sa peine », souffle-t-il.

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L'AUTEUR
Mickael de Drai
Mickael de Drai
Journaliste et vidéaste pénible pour Rue89Lyon et La brèche
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