Société 

Femmes en noir : depuis dix ans postées sur la place des Terreaux

Une protestation silencieuse et sans répit. Les « Femmes en noir » de Lyon se rassemblent chaque semaine pour dénoncer l’occupation illégale des territoires palestiniens par le gouvernement israélien. Un mouvement qui compte aujourd’hui plus de 150 collectifs dans 17 pays différents. A Lyon, il a démarré il y a tout juste 10 ans. Rencontre avec trois de ces infatigables militantes.
Place des Terreaux, un vendredi soir. Comme chaque semaine depuis 10 ans, une dizaine de femmes vêtues de noir se tient immobile et silencieuse pendant une heure sur le parvis de l’hôtel de ville. Le jour décline doucement, quelques passants leur lancent des regards interrogateurs, d’autres s’arrêtent pour lire leur banderole : « Salam, paix, shalom, évacuation des territoires occupés de Palestine… soutien aux forces de paix ». Ce sont les Femmes en noir de Lyon.
Une heure avant la veille hebdomadaire, on rencontre Dany, Anne et Martine au Moulin Joli, un café qui donne sur la place.

Elles insistent pour qu’on prenne un verre, nous remercient d’être venue. Trois caractères bien trempés. Le mouvement des Femmes en noir a été initié par des Israéliennes juives à la fin de l’année 1987, en pleine première Intifada. Aujourd’hui, dans le groupe de Lyon comme ailleurs, « il y a de tout », résume Dany. Des agnostiques, des chrétiennes… mais pas de musulmane en ce moment. « Il y en une qui est venue exceptionnellement l’autre jour pour une partie de la veille », rectifie-t-elle. Une jeune chinoise musulmane a aussi milité à leurs côtés pendant un an. Pourquoi cet intérêt pour le conflit israélo-palestinien? « Chacune a son histoire » résument-elles presque à l’unisson.

 

Féministes ?

Grands yeux et chignon blanc, à 82 ans Dany se présente comme « la plus vieille » du collectif. Les racines de son engagement remontent à la seconde guerre mondiale, quand la maison de ses parents servait de relais pour les évacuations vers l’étranger.

« J’ai su ce que c’était, les gens traqués, les antifascistes allemands, les espagnols, les juifs polonais… Pendant la guerre d’Algérie, on cachait des gens chez nous. Puis pendant 10 ans je suis allée à Paris, à l’ambassade Argentine, pour réclamer le retour des disparus. Les Femmes en noir, c’est la suite logique ».

Elle est au collectif depuis huit ans.

« D’abord parce que je suis une femme. Si les femmes n’obligent pas les hommes à renoncer à leur violence… C’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas. On n’est pas sur terre pour mener une petite vie tranquille tout seul dans son coin » .

Dany est chrétienne mais revendique d’abord « des choix de toute une vie».

Comme Dany, Martine a longtemps milité au Planning familial pour le droit à l’avortement. Pour elle, les Femmes représentent aussi un engagement féministe :

« Je ne crois pas forcément que les femmes soient non violentes, mais je pense qu’étant dans une position de dominées, en marge de la société, elles ont souvent quelque chose à apporter. »

Le père de Martine était Juif, des membres de sa famille sont morts pendant la Shoah :

« Je ne peux pas admettre que des Juifs, qui ont subi ce qu’ils ont subi, se conduisent comme ils le font vis-à-vis des Palestiniens et des Palestiniennes. »

Pour Anne, le féminisme, « ce n’est pas ce qui prime ». Militante à la Cimade (une association qui défend les droits des migrants et des demandeurs d’asile), elle a voulu rejoindre les Femmes en Noir, avant tout pour le caractère non-violent du mouvement, un mode d’action qu’elle découvre au moment de la lutte contre la militarisation du plateau Larzac. En 1986, quand elle adhère au MAN (le mouvement pour une alternative non-violente), elle rencontre une infirmière juive qui lui parle des Femmes en noir . « Je me suis dit : c’est ce qu’il me faut ». Dans l’engagement d’Anne, il y a aussi de la culpabilité : jusqu’à ses vingt ans, elle a vécu « au bled », dans un village proche de Casablanca. Si elle déclare haïr le terme de colon (son père avait acheté ses terres ), il lui semble qu’elle a « une dette » envers ces peuples colonisés. « Même à 70 ans, je n’ai pas encore digéré ».

Plus que le féminisme, c’est bien la non-violence qui les rassemblent toutes. « C’est la seule manière de désactiver un conflit ! » s’exclame Dany .« Regardez Gandhi, Mandela… » Et la non-violence, ce n’est pas la non-action, insistent-elles. « C’est ne pas essayer de détruire l’autre, même si c’est notre ennemi » explique Martine. Un mode d’action qu’elle sait perçu comme « très particulier », notamment par les jeunes. « Je crois que ça ne leur parle pas beaucoup», estime-t-elle.

Leur mouvement est peu médiatisé ? Elles s’en moquent un peu. « C’est vrai qu’on ne fait pas beaucoup d’efforts par rapport à ça, mais on a quand même créé un site où tout est expliqué » souligne Martine.

Pour Anne comme pour les autres, ce qui semble important, c’est la durée :

« C’est un combat sans relâche, un peu comme les mères de la place de Mai, en Argentine. «Nous on en est à 10 ans de présence. Elles, elles font ça depuis 36 ans », admire Dany.

Autre modèle fort des Femmes en noir, les « refuzniks », ces israéliens et israéliennes qui font acte de désobéissance civile en s’opposant au culte à Tsahal, l’armée nationale. A Lyon, leur collectif rassemble une vingtaine de militantes régulières et actives. Le 8 mars dernier, en marge de leur manifestation pour la journée de la femme, elles ont écrit une lettre à l’ambassadeur d’Israël, pour dire leur « consternation face à la non-application par Israël des résolutions de l’ONU », leur résignation à lutter sans relâche pour que « justice soit rendue au peuple palestinien ».

 

Lettres aux prisonnières

Depuis plusieurs années, Martine, Anne et Dany « marrainent » aussi des prisonnières palestiniennes. Grâce à l’avocate de l’ONG israélienne WOFPP (Womens Organization for Palestinian Political Prisoners), elles peuvent envoyer quelques dons pour améliorer un peu leur confort matériel, entretenir une correspondance en anglais – avec quelques phrases d’arabe parfois. Une correspondance à sens unique : « On ne peut envoyer que des cartes, et on ne sait jamais si elles arrivent » regrettent-elles. Impossible de savoir pourquoi ces femmes ont été enfermées : en Israël, une loi permet la détention administrative sans jugement et sans chef d’accusation.

« Notre position, c’est que de toutes manières elles ne sont pas traitées de manière conforme au droit international » insiste Martine. « Elles ne peuvent pas avoir de visites de leur famille, elles n’ont pas de soins adéquats ».

L’an dernier, elles ont quand même pu accueillir deux ex-prisonnières palestiniennes. « Quand l’une d’entre elles est sortie, on lui a remis le paquet de lettres qu’elle avait reçues. Elle nous a dit que c’était très important », raconte Martine. Elles continueront donc à écrire.

 

« Les gens s’étonnent de nous voir encore là »

Parfois, pendant les veilles, il se passe des choses « très fortes ». Anne évoque ce jour où deux femmes qui les regardent avec insistance arrivent d’un pas décidé. Ce sont deux Israéliennes en vacances à Lyon. « L’une m’a dit : Mon mari était ami avec Arafat. Je suis venue vous dire merci pour ce que vous faites ». Elle s’est fait prendre en photo avec nous – j’ai trouvé ça extraordinaire » s’émeuvent-elle.

Des réactions négatives, il y en a aussi. Comme cette fois où des passants ont essayé de déchirer la banderole. « On a eu deux fois des bandes de jeunes qui ont été un petit peu agressifs », se rappelle Martine.

« Et puis il y a tous ceux qui viennent seulement pour dire que ce qu’on fait ne sert à rien, que de toutes façons le conflit ne se résoudra jamais… Ou même que nous n’y connaissons rien, que notre cause n’est pas la bonne » s’indigne-t-elle.

« Mais le plus souvent, les gens s’étonnent de nous voir encore là » rajoute Dany.

Ce vendredi, comme très souvent, c’est Martine qui distribue les tracts, discute avec les curieux plus ou moins bien informés sur le conflit.

« Il y a des gens qui trouvent étrange que des femmes blanches, françaises, s’intéressent à la Palestine et aux Palestiniens ».

Après Bogota l’an dernier, les lyonnaises ont déclaré vouloir enchaîner avec d’autres rencontres internationales, comme celle des Femmes en noir à Séville. Avec un mot d’ordre : « On restera là tant qu’il le faudra ».

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L'AUTEUR
Sarah Bosquet
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