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Transports et mobilité urbaine : Sébastien Gardon est enseignant-chercheur en science politique. Il vient de publier un ouvrage sur les questions de transport en ville, Goût de bouchons, Lyon, les villes françaises et l’équation automobile, chez Descartes et Cie. Il participe à Mobile Home, un blog Rue89Lyon. Maxime Huré est enseignant-chercheur, Sciences Po Lyon, membre de l’association de chercheurs Passé-Présent Mobilité (P2M)
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Transports : le nouveau vote FN se chauffe à l’essence

Blog/ C’est indéniable, le vote FN s’enracine en milieu rural, c’est là que le score de Marine Le Pen a constitué la principale évolution de l’électorat frontiste par rapport à 2002. L’explication la plus courante à cette expansion? « La crise de la ruralité » : la disparition des services publics dans certains territoires qualifiés de « déserts médiaux », en proie à la fermeture d’écoles, de bureaux de poste, de services de gendarmerie. Et l’un des services publics qui compte le plus dans ce sentiment d’abandon est celui des transports.

Saper le moral des ménages…

Ces dernières années, la mobilité dans les campagnes s’est transformée en une véritable contrainte. Tandis que le prix de l’essence continue d’atteindre des sommets, les solutions alternatives à l’automobile tardent à se développer. Et pour cause, la relance des transports collectifs en milieu rural nécessite des investissements lourds en faveur du chemin de fer et des politiques volontaristes et coûteuses de car ou de transports à la demande. Sans alternative, le prix de l’essence sape les budgets des ménages et leur moral.

Entre 2002 et 2012, le prix d’un plein d’essence moyen a doublé, passant d’environ 35 € à 70 €. La suppression des services publics de proximité entraîne un accroissement des distances, avec un effet boule de neige sur les petits commerces et les services à la personne, voués à se concentrer dans les plus grandes communes. Certains territoires deviennent de plus en plus enclavés. Chaque déplacement en automobile est dorénavant une contrainte : le coût d’une voiture par ménage se situe entre 360 et 500 € par mois.

 

En Ardèche, pas de train et du vote FN en hausse

Le rapport vote FN/service public des transports est flagrant lorsqu’on analyse les scores du FN à l’envers, c’est-à-dire en regardant les régions où le vote FN diminue entre 2002 et 2012. Trois régions voient le score du FN diminuer en 10 ans et ces régions sont tout simplement celles qui disposent de Transports Collectifs particulièrement développés et efficaces : la région Rhône-Alpes, l’Alsace et l’Ile-de-France.

Dans ces régions, non seulement l’urbanisation est importante et permet un maillage dense de transports urbains, mais l’offre de trains régionaux dessert un nombre important de gares périurbaines et rurales. En regardant de plus près la géographie électorale de la région Rhône-Alpes, l’Ardèche est le seul département où le score de Marine Le Pen augmente sensiblement (entre 2 et 4 %). C’est aussi le seul département de France ne disposant d’aucun train régional !

 

Un modèle de vie qui s’effondre

La corrélation est grossière. Elle n’explique pas à elle seule le vote frontiste, loin de là. Mais le malaise de la mobilité en milieu rural est bien présent. Autrefois symbole de liberté et d’autonomie, la voiture est aujourd’hui synonyme de contrainte et de dépendance pour les populations aux revenus moyens. Les gros revenus ne sont pas épargnés et pestent contre la perte de temps occasionnée par les longs trajets. L’automobile cristallise ainsi tous les ressentiments à l’égard de la mondialisation : l’incapacité des politiques à réguler le marché de l’énergie, soumis aux spéculations, les délocalisations d’une industrie qui fait encore pour certains la fierté de la France, etc.

L’automobile n’est pas en cause. Plus dérangeant encore est le modèle de vie en société que cet objet technique a contribué à façonner depuis trois générations. Ce modèle de vie est celui d’une France de propriétaires ruraux ou semi-ruraux venus chercher la tranquillité et une qualité de vie meilleure, quitte à s’endetter sur toute une vie ou à faire des trajets de plus de 50 kilomètres pour rejoindre tous les jours son travail en ville. La crise économique accroît les distances entre les frontières invisibles des activités économiques, concentrées dans les villes.

 

Une politique de la ruralité ?

Un monde s’effondre, celui des Trente Glorieuses et de son modèle d’organisation territoriale sublimée par la jeune génération. Un modèle qui, rappelons-le, n’a pu advenir qu’à partir d’une croissance économique exceptionnelle rendue possible par la reconstruction d’après Guerre et un coût énergétique quasiment nul pour la production industrielle. C’est ce changement de modèle de société qui nourrit les votes extrêmes. Pour éviter que le vote FN ne s’enracine encore plus profondément dans les campagnes, il faudra que le nouveau gouvernement s’adresse dès les prochaines semaines à la ruralité.

Des solutions existent pour remettre le dynamisme des campagnes dans un cercle vertueux : relocaliser l’économie, rouvrir des services publics de proximité, investir massivement dans les Transports Collectifs, inclure un volet « solidarité avec le milieu rural » dans les réflexions sur les pôles métropolitains, limiter fortement l’étalement urbain, engager une véritable transition énergétique, repenser le modèle agricole, etc. Il faudra aussi rappeler sans détour qu’avec l’épuisement des ressources fossiles, les prix de l’essence ne cesseront d’augmenter malgré les vindictes populistes de certains politiques. Sans quoi, chaque plein d’essence risque encore un peu plus d’enflammer la bannière du Front National.

 

L’auteur : Maxime Huré est enseignant-chercheur, Sciences Po Lyon, membre de l’association de chercheurs Passé-Présent Mobilité (P2M)

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