Société 

Discrètement, le préfet du Rhône régularise une centaine de Roms

actualisé le 09/11/2013 à 17h01

Depuis un mois, une centaine de Roms de Roumanie ont un titre de séjour et seront dans les prochaines semaines tous relogés. Une première dans l’agglomération lyonnaise. L’opération est toutefois restée très discrète. « Pour ne pas faire le jeu du FN », dit-on à la préfecture du Rhône, qui refuse toujours de communiquer officiellement.


Une tente du sous-sol de l’église de Gerland où vit encore pour quelques jours un groupe de Roms

Discrétion totale sur cette opération d’« insertion complète », menée par le préfet du Rhône. Jean-François Carenco semble en effet à contre-courant d’une politique gouvernementale qui n’a pas ménagé la population Rom en France, surtout depuis le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy.

Le projet, lancé en octobre 2011, est entré ces dernières semaines dans une phase opérationnelle. L’association Forum Réfugiés, mandatée par la préfecture du Rhône, le confirme.
Au 20 mars, 95 Roms, dont une majorité d’adultes, ont été régularisés il y a un peu plus d’un mois. Ils suivent des cours de Français et s’apprêtent à bénéficier du RSA. Un premier groupe d’une vingtaine de personne est déjà hébergé dans deux foyers Adoma. Les autres devraient l’être dans les prochaines semaines.

C’est une première à Lyon. Dans d’autres villes, comme à Lille, Nantes ou en Seine-Saint-Denis, des « villages d’insertion » de bungalows ont déjà permis de reloger des familles Roms, avec titres de séjour à la clé.
Un projet de la sorte devait être mis en place pour le bidonville de la Soie, à Villeurbanne, en 2007. Mais le préfet du Rhône de l’époque, Jacques Gérault, alors fraîchement nommé par Nicolas Sarkozy, avait préféré tout arrêter et expulser manu militari les squatters.

Jusque là, son successeur, Jean-François Carenco, a continué la même politique, expulsant systématiquement les Roms de leur squat et du territoire français.

Les heureux élus du préfet

Pourquoi alors, l’actuel préfet du Rhône s’intéresse-t-il différemment à cette centaine de Roms ? C’est précisément parce que ce ne sont pas des squatters. Bien au contraire, ils étaient (et le sont pour une majorité d’entre eux) accueillis volontairement par des particuliers et pas n’importe lesquels. Petit rappel des faits :

En septembre dernier, Jean-François Carenco a procédé à une grande vague d’expulsion de campements de Roms. La semaine du 12 septembre 2011, 400 personnes sont contraintes par la police de quitter leurs baraquements de fortune.

Un groupe d’une vingtaine de personnes essayent de squatter un terrain à la Confluence (Lyon 2e) mais la police les chasse immédiatement. Didier Caudard-Breille, patron de DCB Immobilier, propriétaire du terrain, « par souci d’humanité et face à la situation de détresse des familles dont des enfants en bas âge et des personnes âgées » (comme il le dit dans un communiqué), leur propose de s’installer sur un autre de ses terrains, à Oullins (banlieue Sud de Lyon).

Dans ce même communiqué, Didier Caudard-Breille lance un appel aux autorités :

« Nous avons agi dans l’urgence car ces pauvres gens n’avaient pas (sic) où aller. Nous leur avons offert une hospitalité provisoire (…). Nous en appelons aux autorités de l’Etat, le préfet en tête, ainsi qu’aux collectivités locales, et notamment les mairies de Lyon et Oullins, pour qu’elles prennent leurs responsabilités et qu’elles règlent ce problème de manière la plus humaine possible en trouvant une solution durable ».

Au même moment, un autre groupe d’une soixantaine de personnes zone sur un parking à Gerland (quartier Sud de Lyon), après avoir été expulsé d’un terrain squatté. Le curé de Gerland est également touché par leur détresse et décide de les mettre à l’abri dans les sous-sols de son église.
Le père Matthieu Thouvenot informe sa hiérarchie, en la personne de l’évêque de Lyon, le cardinal Barbarin. Quant au promoteur, il ne cède pas aux remontrances du maire UMP d’Oullins, François-Noël Buffet, qui ne voit pas d’un très bon œil l’installation de ces personnes.

Un mois après l’installation des Roms, chez le prêtre comme chez le promoteur, le projet de relogement est lancé par la Préfecture du Rhône.

 

Le préfet cède au cardinal et au promoteur

Selon nos informations, le cardinal Barbarin a appelé le préfet pour appuyer ces relogements. « Comme sur d’autres dossiers, des contacts entre leurs cabinets respectifs ont eu lieu », relativise-t-on à la direction du diocèse.

Les associations qui demande l’arrêt des expulsions des squats et des campements « sans relogement », ne peuvent alors que constater qu’un appel d’un promoteur immobilier dans la presse et un coup de téléphone de l’évêque de Lyon semblent être plus efficaces, plus que leurs appels répétés. Gilberte Renard, militante du collectif Rrom, souligne le sentiment d' »injustice » que certains Roms peuvent avoir :

« Puisque le préfet reloge et donne des titres de séjours pour 100 d’entre eux, pourquoi ne le fait-il pas pour les 700 autres qui sont actuellement dans l’agglomération lyonnaise ? »

Jean-François Ploquin, directeur de Forum Réfugiés, l’association mandatée par la préfecture pour insérer ces Roms, assume « parfaitement la contradiction qui est de s’occuper de certains ménages et pas d’autres » :

« Cette inégalité de traitement est d’une certaine manière injuste. Mais la seule égalité de traitement serait qu’il n’y ait pas de programme du tout. La condition pour que l’opération se réalise, c’est qu’elle se fasse avec certains ménages du fait de circonstances particulières. Notre programme n’a pas la vocation de s’occuper de toutes les situations de Roms qui sont en difficulté de l’agglomération. C’est une tentative avec un groupe. Si ça marche on verra comment cela peut être étendu. »

Pour le directeur de Forum Réfugiés, « c’est un projet qui anticipe la fin de la période transitoire » en janvier 2014. A cette date-là, les Roumains et les Bulgares pourront circuler et, surtout, travailler sans restriction comme des Allemands ou des Italiens.

 

Dérogations pour les minima sociaux

L’implication du préfet ne s’arrête pas à l’obtention des titres de séjours. Il a en effet demandé à la caisse d’allocation familiale (CAF) et au département du Rhône de déroger à la réglementation en vigueur, qui leur interdit de bénéficier des principaux minima sociaux :

  • Ils ont des droits ouverts pour le RSA
  • Des discussions sont en cours pour les allocations familiales

Quant aux titres de séjour délivré par la préfecture, ils leur donnent le droit d’accéder à tout type d’emploi alors que les Roumains sont limités, jusqu’en 2014, à 150 métiers en tension.

C’était une des conditions de base posée par Jean-François Ploquin de Forum Réfugiés pour réussir une « insertion complète » :

« La loi prévoit qu’au-delà de trois mois, si un citoyen européen n’a pas de ressource, il est en situation irrégulière. Là, on dispose d’outils pour réussir l’insertion ».

Trois, et bientôt quatre, travailleurs sociaux de Forum Réfugiés vont s’occuper du logement, de la scolarisation des enfants, de l’apprentissage du Français et de l’insertion professionnelle.
Pour un budget d’environ 600 000 euros du Fonds Social Européen. 100 000 euros seraient également investis par la préfecture du Rhône. Ils ont deux ans pour trouver un emploi et être insérés.
Actuellement en phase intensive d’apprentissage du Français, les adultes devraient ensuite attaquer une formation professionnelle, « en partant de leurs savoir-faire ».

Le mot circule parmi les Roms des squats que certains sont relogés et ont des titres de séjour. Nombreux se demandent : pourquoi eux et pas nous ?

Roms Gerland Lyon Rue89Lyon
  Aramis Nistor, l’un des bénéficiaires du programme d’insertion de la préfecture

 

« La chance de notre vie »

Pour la centaine de Roms, c’est la « chance de leur vie », comme le souligne le père Thouvenot :

« Je les ai vus arriver complètement angoissés. Depuis qu’ils sont à l’abri et qu’il y a ce projet d’insertion, ils revivent. Les visage s’ouvrent. »

Aramis Nistor le confirme. Ce père de famille de 24 ans tente de s’installer en France depuis 2008. Jusque là, il n’a connu que les squats et les bidonvilles :

« On ne savait pas quand la police allait venir pour nous expulser. Le plus dur, c’est pour les enfants. Car il n’y a pas d’eau, et beaucoup de microbes et de rats. »

Avec sa fille, aujourd’hui âgé de quatre ans, et sa femme, ils se sont déjà retrouvés au centre de rétention, sous le coup d’une obligation de quitter le territoire. Ils sont retournés à Craiova (ville du Sud de la Roumanie). Mais ils sont revenus en France « à cause de la pauvreté et de la discrimination anti-Roms » qui règne en Roumanie.
Avant d’être accueilli par le curé de Gerland puis par Forum Réfugiés, il n’y croyait plus :

« Ça a changé notre vie à 100%. C’est la fin de la galère. »

Comme tous les adultes, il suit des cours de Français. Il veut devenir traducteur.
La « chance » qu’il a, il veut qu’elle profite aux autres Roms, ceux des campements :

« Il faut aider les Roms. A Lyon, ce n’est pas plusieurs milliers mais quelques centaines. Ce sont des citoyens européens. La France a peur que, s’ils nous aident, les Roms arrivent en nombre. Mais d’autres pays nous ont aidés et des milliers ne sont pas venus ».

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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