Tribune 

Quelle place pour la culture après mai 2012 ?

Tribune / A l’heure de la crise, la culture serait-elle devenu un luxe, trop indécent pour que les candidats à la présidentielle s’en préoccupent ? C’est à l’initiative locale de s’exprimer, et c’est pourquoi nous avons organisé un débat lundi soir, nous, étudiants en Master à l’EAC (école d’arts et de culture). Nous, futurs professionnels de la culture.

 

 

Le débat organisé au CCO de Villeurbanne a opposé Eric Lafond pour le Modem, Farida Boudaoud pour le Parti socialiste, Vincent Morland pour Europe Ecologie Les Verts, Nawel Bab-Hamed pour le Front de gauche et Claire Lainez pour Lutte ouvrière. Malgré nos sollicitations répétées, l’UMP et le FN n’ont pas été en mesure d’être présents au débat.

 

 

 

Repenser le rapport au numérique

 

 

«L’espace numérique est un territoire comme un autre», a commencé Nawel Bab-Hamed (Front de gauche), et il doit ainsi être organisé, régulé au même titre que l’espace physique dans lequel nous évoluons, à travers la mise en place d’une plateforme publique de téléchargement ou encore le recyclage des taxes auparavant appliquées aux objets matériels, tels que le CD.

 

La priorité étant de repenser le droit d’auteur et de le moderniser. Pour Claire Lainez, le problème de fond est l’organisation de la société marchande, et la défense du libre partage des fichiers. Lorsque le public l’interpelle sur le paradoxe entre libre partage et rémunération de l’artiste, Lutte ouvrière parle de ressusciter l’artiste fonctionnaire, en faisant « payer l’Etat ».

 

Alors que le Modem se déclare favorable à la licence globale et nous rappelle que les logiciels libres, tels que Linux, appartiennent déjà au champ culturel, Farida Boudaoud tente d’éclaircir la position de François Hollande sur le sujet, définitivement contre HADOPI, mais indécis quant à la licence globale, qui ne règlerait ni le problème de la rémunération des artistes, ni la question des ayants droit.

 

 

 

Comment réussir la démocratisation culturelle ?

 

 

A la question de la place de la pratique artistique dans les programmes scolaires, Eric Lafond répond une chose: « l’allongement de la durée scolaire s’impose à nous » pour dispenser les connaissances élémentaires aux enfants, comme la lecture, sans lesquelles tout dispositif culturel sonnerait creux.

 

Plutôt que de hiérarchiser les formes d’apprentissage, Nawel Bab-Hamed conçoit les enseignements comme complémentaires, et s’il «faut savoir lire et écrire, il faut aussi savoir lire les symboles». Pour ce faire, elle propose de renforcer la place de l’éducation populaire. Pour Farida Boudaoud, il faut créer des postes de médiateurs culturels dans les écoles et retravailler les rythmes scolaires, sur le modèle allemand, avec une première partie de journée dédiée à l’apprentissage scolaire et une deuxième partie à la pratique artistique et culturelle.

 

Claire Lainez, elle, appelle à l’augmentation du nombre d’enseignants, qui devront bénéficier d’une formation pluridisciplinaire, et à la réduction des effectifs des classes. La pratique artistique à l’école est une condition de l’éveil des enfants, et une porte d’entrée aux autres matières scolaires.

 

 

 

Culture et international : des visas pour les artistes ?

 

 

Lorsqu’on aborde le problème épineux de l’obtention des visas pour les artistes étrangers, le débat s’élargit et dévie vers la question générale de la mobilité des étrangers. Eric Lafond se dit favorable à un droit d’accès simplifié au sol français et évoque la question économique suivante, capitale à ses yeux: «Comment l’artiste étranger va-t-il vivre sur le territoire ?» C’est Farida Boudaoud qui répond avec fermeté à cette question: «Les artistes étrangers ne viennent pas pour rester !», taclant un lieu commun complètement erroné qui éloigne des solutions, liées d’abord à la mobilité. Elle soulève l’absurdité du système, où les pays étrangers accueillent volontiers les artistes français, alors que leurs artistes se voient trop souvent refuser l’accès à notre territoire.

 

« Les capitaux circulent librement dans l’espace mondialisé, pourquoi pas les personnes ? » interpelle Claire Lainez.

 

Le droit de circulation des artistes est partagé par tous les représentants, et là où Vincent Morland y voit un symptôme du problème global lié à une politique d’exclusion, Nawel Bab-Hamed affirme qu’il faut «sortir de la logique de frontière et d’Etat nation», et rappelle l’importance de l’interculturalité.
Est posée ensuite la question de la place de l’Institut français, et sur ce point, même si les termes de coopération, de solidarité et d’organisation de l’action culturelle à l’étranger sont prononcés, les représentants n’apportent pas de véritable réponse à ce problème pourtant d’actualité.

 

 

 

Quel(s) rôle(s) pour les collectivités territoriales ?

 

 

Vincent Morland l’affirme : «Il faut arrêter avec le fait du prince», les citoyens aussi sont source de proposition. Ainsi, pour Europe Ecologie Les Verts, la réorganisation de l’action publique passe par une loi cadre qui répartisse les attributions de chacun, en incluant l’acteur européen, et par la mise en place d’une compétence culture obligatoire pour les collectivités locales.

 

Farida Boudaoud insiste sur l’importance des bonnes relations entre tous les échelons d’acteurs, avec un Ministère de la Culture fort et des régions «en souplesse». La nécessité d’une coopération des acteurs est défendue par tous les représentants, même si pour le Font de Gauche, il s’agit d’avoir un Etat qui répartisse équitablement les richesses entre les régions, alors que pour Lutte Ouvrière, la priorité est de stopper le désengagement de l’Etat. Eric Lafond termine par un constat :

 

 

«Les élus adorent la culture parce qu’on peut inaugurer et donc être présent dans les médias.»

 

 

Une formule qui permet de questionner la cohérence des projets culturels : il faut définir clairement les acteurs et sortir du schéma vertical descendant de l’Etat à la collectivité territoriale.

 

Tous les représentants s’accordent sur la nécessité d’avoir un ministère de la Culture très fort, ce qui n’empêche pas la place de la culture dans les autres ministères et des projets interdisciplinaires tels que Culture à l’hôpital par exemple. Pour le mot de la fin, nous retenons la formule de Nawel Bab-Hamed :

 

«Ce n’est pas parce que la Culture est partout qu’elle doit être nulle part.»

 

Un conseil que l’on peut adresser aux candidats à la présidentielle !

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