Société 

Lycamobile : la galère des vendeurs de la « téléphonie ethnique »

Lycamobile versus Lebara. Ces deux entreprises britanniques de téléphonie mobile se livrent une guerre, magasin par magasin, pour capter les étrangers intéressés par des appels « low cost » vers leur pays. Mais les employés lyonnais de Lycamobile ont décidé de protester contre des conditions de travail de « galériens ». Ce lundi, ils sont de nouveau en grève.

Dans le jargon, on appelle cela du « marketing ethnique » appliqué à la téléphonie mobile. Depuis un an, à Lyon, leurs publicités ont fleuri dans les quartiers populaires, sur les vitrines de kebabs, taxiphones (autrement appelés call box) et autres boutiques de produits exotiques. Après Lebara (en 2010), Lycatel s’est implanté à Lyon et commercialise sous la marque Lycamobile des cartes SIM prépayées.

Comme Lebara, cette société britannique a été créée par des Sri Lankais. Elle compte environ 4 000 salariés dans le monde dont 400 en France et 22 à Lyon. Elle mène une politique commerciale agressive pour chasser son principal concurrent, Lebara.

 

Stands de rue et guerre des affiches

A l’été 2011, Lycamobile débarque à la Guillotière, Place du Pont (Lyon 7e), où se concentre la majorité des boutiques à destination d’un public immigré. Pour supplanter Lebara, la vingtaine de commerciaux a donné des dizaines de carte SIM à chaque call box. Un buraliste du quartier témoigne :

« C’était de la folie. Les petits stands devant les boutiques ont fleuri pour vendre directement dans la rue. Au lieu de les vendre à 9,90 euros (pour un crédit de 7,50 euros), ils ont cassé les prix en les vendant 4 ou 5 euros. Les gens ont naturellement préféré Lycamobile à Lebara ».

Dans un même temps, une équipe « posters » a été créée. Elle compte aujourd’hui 7 salariés. Leur mission : recouvrir d’affiches promotionnelles les quartiers où se concentrent les populations étrangères. Lebara procède de la même manière. C’est la surenchère.
Michel (tous les prénoms ont été changés), un des membres de cette équipe, explique le principe :

« On donne des cadeaux de merde aux commerçants, des casquettes, des stylos ou des calepins. On leur donne également des cartes SIM à zéro euro. Si Lebara en donne 20, on en donne 25. L’idée est de lui faire enlever l’affiche Lebara et de mettre la nôtre. On prend une photo avant et une photo après pour prouver à nos chefs qu’on a fait le travail ».

Et quand les Lycamobile croisent les Lebara, ça chauffe. Michel évoque une de ses rencontres :

« Ils voulaient me casser la gueule parce que j’avais arraché une de leurs affiches. Je leur ai dit que c’était ridicule de se battre alors que c’est les patrons qui en profitent. Ils se sont calmés ».

 

 

Des impayés et des sèche-cheveux

Les embrouilles sont également monnaie courante avec les commerçants, à qui on propose, contre rémunération, de décorer leur devanture aux couleurs de la marque. Ce qu’on appelle le « branding ». En fonction de la taille de la pub, le commerçant gagne plus ou moins d’argent. Tout se négocie.

En moyenne, les commerçants peuvent espérer toucher entre 50 et 100 euros pour un bandeau sur une vitrine. En argent ou en cartes SIM prépayées.
Problème, Lycamobile aurait une fâcheuse tendance à oublier de payer ces commerçants.

Un épicier de la rue de Marseille (7e arrondissement) devait toucher 50 euros par mois. Il n’a perçu qu’un versement et, ensuite, plus rien. Vu la somme modique, il a préférer laisser courir et n’a pas pris le temps de décoller, au sèche-cheveu, la pub collée sur vitrine.
Le tenancier d’une boutique de téléphonie du 3e arrondissement, n’a gardé pas la pub.

« Je me suis installé l’été dernier. Leur branding tombait bien. Ils devaient me faire mes enseignes et me verser 300 euros par mois. Ils ont collé leur pub sur la vitrine et m’ont donné une vingtaine de cartes SIM en guise d’acompte ».

Lycamobile ne lui a jamais réalisé son enseigne promise. Au bout de deux mois, il a enlevé la pub de sa vitrine. Et quand une équipe de « posters » est venu chez lui pour le démarcher à nouveau, il a vu rouge :

« J’ai pris l’appareil photo d’un des gars et je lui ai demandé d’appeler son responsable. Je leur ai dit que je ne rendrais l’appareil que s’ils venaient me faire mon enseigne et me donner l’argent promis. Il m’a menacé d’aller au commissariat. Et quand je lui ai parlé de contrat non respecté, il a fait celui qui ne comprenait pas ».

Finalement, le commerçant énervé a rendu l’appareil photo. « ça m’a coûté l’achat d’un sèche-cheveux », préfère-t-il plaisanter aujourd’hui. D’autres sont moins conciliants. A Grenoble, quartier Saint-Bruno, nous disent les salariés de Lycatel Lyon, ils seraient même « interdits de séjour », suite à ne nombreux impayés.

Le liquide coule à flot

Avec un chiffre d’affaires évalué à 662 millions de livres sterling en 2010 (environ 796 millions d’euros), Lycatel fait de l’argent. Autant que Lebara. Et sur le terrain, la société brasse beaucoup de liquide.

« Quand on tient un stand devant une boutique ou sur le marché, seul le liquide est accepté. On ne délivre jamais de facture », explique Félix, un autre salarié lyonnais.

Pour motiver les équipes, les managers lancent des défis. Michel poursuit :

« A chaque fois, on est payé en liquide. Une fois, c’était à celui qui enlève le plus d’affiches de Lebara. Il pouvait toucher un billet de 50 euros le soir-même ».

Pour les déplacements dans d’autres villes, les responsables d’équipe ont tendance à défrayer également en monnaie sonnante et trébuchante :

« A midi, on nous donne 5 euros en liquide. Un kebab coûte 4 euros 50. On peut même pas se prendre une boisson ».

Si l’on s’en tient à la convention collective, ils devraient être payés 17,40 euros par repas, selon Patrick Soulinhac, secrétaire général de l’Union locale CGT 7e/8e.

« Ils ne prennent jamais de purs Français »

C’est à la porte de la CGT que les salariés lyonnais de Lycatel ont frappé il y a deux mois, à la recherche de renseignements. Le syndicat les a aidés à dresser une liste des entorses au droit du travail :

  • Selon la convention collective des télécoms, ils devraient être payés comme vendeurs à 1600 euros brut alors qu’ils sont considérés comme balayeurs, au Smic.
  • Leurs heures supplémentaires ne sont pas payées.
  • La mutuelle à laquelle ils cotisent ne leur permet pas de remboursement.
  • Lors de leurs déplacements en transport en commun, leurs tickets ne sont pas payés.
  • Des employés sans permis de conduire prennent la voiture pour les déplacements.

Vieux routier du syndicalisme, le secrétaire général de l’Union locale « n’a jamais vu ça » :

« Il n’y a même pas d’organigramme. On ne sait jamais à qui on s’adresse. Tout est décidé de Londres. La direction française ne fait que remonter les infos ».

Les salariés que nous avons rencontrés se considèrent comme les « galériens » de cette guerre entre les marques Lebara et Lycamobile. Michel a cette phrase :

« Parmi nous, il y a des gens qui viennent d’Afrique noire, du Maghreb, d’Inde, du Pakistan ou du Sri Lanka. Mais ils n’embauchent jamais de blancs. Des purs Français qui pourraient trop facilement voir leurs combines ».

 

Des doudounes offertes pour calmer les salariés

Début février, ces petites mains de la téléphonie en ont eu assez du « foutage de gueule ». Félix raconte :

« Un des collègues devait toucher des sous de la mutuelle. Il a rien touché. Un autre était jeune papa, il n’a pas perçu les indemnités de son congé paternité. Il a fallu qu’il se mutile en se tapant la tête contre les murs après avoir tenté de sauter du troisième étage de l’immeuble de Lycatel pour que la direction lui verse son dû ».

Les gouttes d’eau. La vingtaine de salariés a fait grève pendant deux jours, les 7 et 8 février. La direction a dépêché la directrice des ressources humaines de Lycatel – France qui a multiplié les promesses. Tout doit être « mis en place dès le mois de mars », selon une note transmis le 5 mars aux salariés.
Mais pour l’instant, rien de nouveau concernant leurs revendications, à savoir l’application du droit du travail.

Lycatel semble appliquer la même méthode que pour les commerçants, en leur distribuant des cadeaux aux couleurs de leur marque préférée : des doudounes, des casquettes, des sacs de sport et des appareils photo.

 

De la Vidéosurveillance et des avertissements

 

La direction de Lycatel n’oublie pas de manier le bâton. Début mars, en plein week-end, elle a fait installer trois caméras de vidéosurveillance dans ses bureaux lyonnais, là où les salariés viennent prendre leurs instructions avant de partir prospecter.

« C’est illégal, commente le syndicaliste Patrick Soulinhac. Toute mesure de surveillance doit être proportionnée aux objectifs poursuivis. Chez Lycatel, ils ont mis des caméras dans la salle de réunion, dans la réserve et dans le bureau du comptable alors qu’il n’y a jamais eu de vols ».

Quelques jours après l’arrivée de la vidéosurveillance, deux salariés ont reçu un avertissement disciplinaire pour « avoir refusé de prendre l’appareil photos et des affiches » alors qu’ils n’ont « rien à se reprocher », insiste Michel.

Ce Lundi, ils sont de nouveau en grève pour demander que « le droit du travail soit appliqué tout de suite ».

Contactée, la direction de Lycatel – France n’a pas donné suite.

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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