Politique 

Erwan Lecœur : “Les frontières entre Droite populaire et Front national sont quasi inexistantes”

actualisé le 12/05/2014 à 11h04

Interview / En pleine offensive de l’UMP sur la viande halal, le sociologue Erwan Lecœur participait le 3 mars à une journée de réflexion sur l’extrême droite à Lyon, organisée par le Collectif 69 de Vigilance*. Il analyse les relations entre l’UMP et le FN, via la Droite populaire.

 

Rue89Lyon : Comment définir les contours de la Droite populaire ?

Erwan Lecœur : Elle est principalement composée de députés. On retrouve aux avant-postes les « pizzaïolos », ces élus du sud de la France qui font le va-et-vient idéologique entre la droite dure et le Front national, prêts à s’y rallier si celui-ci venait à faire plus de 20% aux élections. Je pense notamment aux députés des Alpes Maritimes Lionnel Luca et Eric Ciotti. Ce sont des petits soldats sarkozystes dont le but est d’attirer à eux l’électorat du Front national, sur le mode du « Ce que Jean-Marie et Marine ne feront jamais, nous allons le faire ».

 

Quelle est l’influence de Nicolas Sarkozy sur cette droite ?

Il a toute emprise dessus. Il l’utilise pour envoyer des balles à son électorat. Elle pourrait exister sans lui, mais pas contre lui. Aujourd’hui, la façon dont les éléments de langage sont fabriqués à l’Elysée et repris par la Droite populaire est une certitude. Sarkozy donne le ton et encourage ainsi ces députés à s’engager dans le sillon tracé par le Front national. Par exemple avec le « racisme antifrançais », une expression inventée par Bernard Antony [membre Parti de France aux côtés de Carl Lang, ancien cadre du FN et chef de file des catholiques d’extrême droite, ndlr], reprise pour la première fois hors du Front National lors de la campagne de 2007.

 

Aujourd’hui, où se situent les frontières du FN et de la Droite populaire?

Il est évident qu’il n’y a pas de frontière absolument étanche. Il y a un va-et-vient des idées entre la droite dure et le FN ainsi qu’un électorat commun. Les seules vraies différences se trouvent peut-être dans l’organisation et la position sur la question européenne.
La frontière symbolique est tracée de manière différente de chaque côté. Au FN, on se légitime en disant « Guéant et Vaneste pourraient être avec nous ». De l’autre, la Droite populaire et l’UMP accusent le FN de racisme.
Il n’y a quasiment plus de frontières rhétoriques sur les thèmes de l’immigration et de la délinquance. On l’a vu avec les déclarations de Guéant et Hortefeux, ou encore avec le discours de Grenoble. Sarkozy y reprend pour la première fois le triptyque de l’idéologie lepéniste fondée en 1978 : immigration, insécurité, chômage. C‘est la première fois qu’un président de la République allait aussi loin dans son analyse. En cela, Sarkozy est une parenthèse historique dans l’histoire de la droite.

 

Comment Marine Le Pen peut-elle gagner des points par rapport à cette Droite populaire et à la ligne de Sarkozy ?

Elle avance des idées sur les thématiques « sociales ». Elle a réhabilité le rôle de l’Etat, avec une approche plus protectrice. S’approprie des thèmes de la gauche, en parlant des salaires et de la mondialisation – qu’elle appelle « mondialisme ». Sur le plan « sociétal », elle reste très réactionnaire, avec le rétablissement de la peine de mort, le déremboursement de l’IVG… A l’inverse, Sarkozy a plus intérêt à parler de sociétal, de valeurs, plutôt que d’économie. Voilà pourquoi il lance avec Guéant la polémique du halal – il fait un pas vers l’électorat de la droite dure. C’est un pari risqué. Marine Le Pen pense que c’est à elle de récupérer ce « vote des 30% » (Selon un sondage publié le 9 janvier par Libération et très contesté, 30% des électeurs « n’excluraient pas de voter » Le Pen, ndlr).

 

Vous avez comparé Marine Le Pen à Casimir, « un monstre, mais plus gentil » : qu’est-ce qui a changé entre le FN de Jean-Marie et celui de sa fille ?

A la différence de son père, Marine dit qu’elle veut le pouvoir. Jean-Marie aurait été en porte-à-faux avec son discours s’il avait brigué un mandat. Elle pense qu’elle peut y arriver grâce à l’explosion de la droite, comme le présageait avant elle Bruno Megret. Elle ne veut pas forcément faire des accords avec les membres de la Droite populaire et l’UMP, elle veut enfoncer l’UMP pour récupérer des élus et des réseaux. Son objectif, c’est à la fois de conserver l’électorat de son père et de conquérir un électorat plus jeune et plus féminin : les employés, les classes moyennes inférieures qui ont peur de perdre ce qu’elles ont. La grosse nouveauté aussi, c’est qu’elle utilise le thème de la République. C’est un grand pas propagandiste quand on sait que son père l’appelait « la gueuse », la « ripoublique ».

 

En quoi, pour vous, le vote FN est-il un vote identitaire ?

Le vote identitaire, au sens « français », est la sensation que l’Europe et la France ont perdu des points pendant des années. Ce déclin national se lie à une sensation de déclin personnel dans la société. C’est donc un vote de restauration de l’estime de soi et d’un « honneur ethnique ». La rhétorique de la « préférence nationale » joue sur ce « je suis français et blanc et je veux qu’on me reconnaisse pour cela » et le « c’est nous contre eux ».

 

Erwan Lecœur a publié en 2002 une thèse intitulée « Front national : sens et symboles. La construction d’un repli identitaire ethnico-religieux dans la France de la fin du XXe siècle ». Il est également auteur des ouvrages  « Un néopopulisme à la française. 30 ans de Front national » publié chez La Découverte en 2003 et du « Dictionnaire de l’extrême droite » publié chez Larousse en 2007.
Il mène une activité de conseil dans le domaine de la communication politique et de la sociologie.

 

*Collectif 69 de Vigilance contre l’Extrême-Droite : MFPF, RESF, CGA, CNT, FSE, Sud éducation, Solidaires, la CGT vinatier et CGT éducation, CRASS, PG, le PIR, NPA, GU, PS, PCF, SOS RAcisme, LDH, le CRI, UJFP, Les Voraces, La Rafal, Résistance Citoyenne Ouest Lyonnais, Ras l’Front, MRAP, Jeunes Ecologistes, EELV.

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