Oropotamie
Dans un conseil régional imaginaire d’une région de fiction, un parti d’extrême droite, le Bataillon Français, prend le pouvoir… Vous trouvez sur ce blog éphémère les Chroniques d’Oropotamie, un feuilleton tout à fait imaginaire écrit par un écologiste qui a bien observé les votes et déclarations des élus du Front National au conseil régional de Rhône-Alpes. Ceci est une fiction, mais…
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Chapitre 2 – Entrée en piste

Siège de la Région Oropotamie, 14 mai 2014

Le vaste hémicycle ovoïde du conseil régional se remplit peu à peu, à mesure que retentit la sonnette. La grande salle a été pavoisée d’immenses tentures bleu-blanc-rouge qui, depuis les cintres, descendent en vagues successives vers la tribune, laquelle est surmontée d’une sculpture représentant un cœur planté d’une croix.

Sur les 154 conseillers régionaux, 58 sont issus du Bataillon Français, 24 de la Droite Populace. Le groupe Centre-Droit 14, le Parti Social-Démocrate 12, les écologistes 46. Le rapport de forces politique est bouleversé. Les dominants d’hier sont aujourd’hui réduits à des groupes de témoignage. Le Bataillon Français a été rendu maître du jeu, mais il a besoin d’alliés pour gouverner.

Les nouveaux élus du Bataillon Français ont choisi de soigner leur entrée en scène. Au moment où la sonnette s’est fait entendre, ils ont commencé à pénétrer dans le bâtiment en rang par deux, par ordre d’âge. On remarque ainsi en tête de cortège le benjamin du groupe, Johnatan Bidet (1), le crâne rasé de près, vêtu d’un blouson à revers orange, d’un pantalon à poches kaki et de chaussures montantes à semelles épaisses. A juste dix-huit ans, il a décroché de l’école depuis plusieurs années pour s’adonner à sa passion : l’élevage de chiens d’attaque.

A l’opposé, André Bâté, l’aîné de tous, ne se meut qu’en déambulateur, ployé en deux sous le poids de ses quatre-vingt treize ans (2). Presque entièrement sourd et aveugle, il s’exprime très fort en termes peu diplomatiques. Au revers de sa veste, il arbore la francisque. En traversant le grand atrium du conseil régional, plusieurs passants ont ainsi sursauté à ses invectives : «fainéants de fonctionnaires» ou «saleté de youpin». Au fur et à mesure de l’avancée de cet étrange cortège, une équipe de télévision du Moyen Journal s’amuse à interpeller les nouveaux élus bataillistes avec des questions impertinentes. A la question «Comment s’appelle l’assemblée où vous allez siéger ?», Albert Topaze répond : «le Conseil général» (3).

Dans un coin du hall, une autre chaîne de télévision a installé un mini-plateau avec deux fauteuils et l’entrée de l’hémicycle en arrière-plan. C’est ITN, la principale chaîne d’information en continu qui a fait le déplacement. Négligemment assis sur un tabouret de bar, le journaliste vedette Patrice de Poivre-Saint-Gris anime en direct sa séquence Sur le grill.

«— Chers amis bonjour, nous sommes en direct du siège du conseil régional d’Oropotamie pour une grande première. En effet, c’est la première fois qu’une région est aux mains de l’extrême droite. C’est pourquoi, cinq minutes avant le début de sa première séance plénière, je reçois monsieur Hubert Domitien, qui sera très probablement le nouveau président de cette assemblée, et Jean-Patrick Minois, qui était tête de liste de la Droite Populace pendant ces élctions. Monsieur Domitien, quel est votre état d’esprit avant cette session ?

— Mon cher monsieur, je suis pleinement serein. Comme vous pouvez le constater, nous avons fait exploser les codes politiques qui régnaient jusqu’à maintenant en Oropotamie et dans tout le pays. Le nouvel état des forces est le suivant: une droite nationale triomphante, alliée avec une droite traditionaliste renforcée, un centre affaibli et quelques gauchistes qui peinent à exister face à des écologistes remuants. Aujourd’hui, nous composerons une majorité que je qualifierai de plurielle avec nos amis de la Droite Populace autour de trois valeurs fortes : le refus de l’immigration, un ordre public qui s’impose à tous comme une priorité absolue, une foi catholique affirmée dans la laïcité républicaine non-musulmane.»

Domitien échange avec Minois un regard complice, presque amoureux, avant de reprendre.

«Je dois dire que pour cela, la séquence politique qui nous a précédés a créé les conditions idoines pour notre avènement. En effet, le gouvernement de la droite conventionnelle, qui incluait alors ces pauvres centristes, avait mis nos idées à l’ordre du jour comme l’identité nationale, l’immigration, la vidéo-surveillance, la baisse du nombre de fonctionnaires…

— Pourtant, reprend le présentateur, à l’époque, le Bataillon avait suspecté la droite de chercher à confisquer son électorat, n’est-ce pas Jean-Patrick Minois…

— C’était un bien sûr un malentendu, répond Minois en balayant l’argument d’un signe de balancier du bras gauche. La vérité est que nous avons toujours été sur la même longueur d’ondes. Nous avions bien compris que ces sujets étaient la préoccupation numéro un des Français! Le problème était le suivant : dans notre large union, nous devions cohabiter avec des soi-disant “gaullistes sociaux” voire des centristes qui nous contraignaient à rester “politiquement corrects”. Aujourd’hui, la grande union s’est déplacée vers la droite, et nous nous sentons désormais dans une totale harmonie idéologique.

— Bien, conclut le journaliste en s’adressant à l’objectif de la caméra, sur cette note idyllique et touchante, je vous laisse aller présider votre première séance. “Sur le grill” est terminé, à vous les studios !»

Domitien se lève alors et prend la tête du cortège qui l’attendait patiemment et qui fait alors son entrée dans les travées de l’hémicycle, dans le silence surpris des autres conseillers régionaux. De cordiales poignées de mains s’échangent avec des représentants de la Droite Populace#, les alliés de circonstance avec lesquels la liste Domitien a fusionné au second tour des élections.

Une fois tous les élus en place, un huissier coiffé d’un béret lance un jappement péremptoire. La nouvelle majorité se lève alors comme un seul homme et, main sur le cœur, entonne La Marseillaise.

La première assemblée plénière du premier conseil régional d’extrême droite peut alors commencer.

A suivre…

Ceci est une fiction, mais…

1 – Dans la réalité, en Rhône-Alpes, Alexandre Gabriac, le plus jeune conseiller régional de France, est le fondateur des Jeunesses nationalistes dont l’emblême est on ne peut plus clair : un aigle au style évoquant les aigles des mouvements fascistes et nazis européens des années 30-40, tenant un faisceau entre ses serres et entouré d’une couronne de laurier rappelant la marque Fred Perry chère aux skinheads et aux hooligans. Plusieurs photos circulent montrant Gabriac dans diverses situations le bras levé, parfois devant un drapeau nazi.

2 – Dans la réalité, Roger Marin, candidat en Lorraine aux cantonales en 2011, était âgé de 93 ans, et n’avait aucune idée de ce qu’on lui demandait. De nombreux candidats Front National ont été ainsi crédités de bons scores sans être même sortis de chez eux. Ces situations caricaturales sont le symptôme du fait que, s’il est crédité de nombreuses intentions de votes, le FN manque cruellement de militants formés et de cadres suffisamment compétents pour briguer un mandat électif.

3 – Dans la réalité, lors des dernières élections cantonales, Mireille Barde, candidate du Front National à Marseille, comme de nombreux autres candidats, était incapable de répondre à des questions simples sur le mandat pour lequel elle postulait.

4 – Dans l’hémicycle du conseil régional de Rhône-Alpes, les relations sont parfois ostensiblement cordiales entre des élus du FN et certains des membres les plus à droite du groupe de droite.

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