Société 

Part-Dieu : des employés dans un « blockhaus » commercial

Chaleur, bruit, clients pressés, absence de lumière naturelle… Le centre commercial de la Part-Dieu a dans ses entrailles les composantes de la souffrance au travail. En guise de signal d’alarme, la CGT appelle les employés des 267 enseignes à faire grève le 24 décembre. « Pour être entendus par la direction du centre ».

La veille de Noël est la journée la plus profitable pour la majorité des enseignes de la Part-Dieu (Lyon 3e). C’est aussi le jour le plus long et le plus dur pour les 3 500 employés du plus grand centre commercial d’Europe implanté en centre ville.
A Carrefour, la Fnac, Go Sport ou dans les petites boutiques de prêt-à-porter, ils en bavent déjà beaucoup au quotidien. C’est ce que racontent les personnes que nous avons rencontrées. Des propos confirmés par une étude du cabinet Transformations Sociales, commandée par la CGT, financée par le Conseil Régional et publiée en février 2011. Cette étude est la première enquête sur les conditions de travail dans un centre commercial français.

 

1/ La lumière artificielle

« Crevé », « déboussolé », « déconnecté »… Toute la panoplie de la fatigue sort spontanément de la bouche des employés de la Part-Dieu. Généralement, ils estiment qu’elle est liée à l’absence de lumière naturelle. Selon l’étude de Transformations Sociales, seuls 3,7% des 672 personnes qui ont répondu déclarent travailler à la lumière naturelle.

Sabine (prénom d’emprunt), une employée d’une grande chaîne de prêt-à-porter témoigne :

« C’est reconnu, la lumière du jour influe sur le bien-être en général. Ça se vérifie pour moi. Maintenant, je me sens plus fatiguée en fin de journée que quand je travaillais en centre-ville ».

Salariée d’un magasin de vêtement de la partie « Oxygène » depuis un an et demi, cette autre employée va dans le même sens :

« L’absence de lumière m’a épuisée à la longue. Mais il y a aussi le fait d’être toujours enfermée. Je suis tout le temps stressée même si, ici (en parlant de la partie Oxygène, Ndlr), il y a moins de foule que dans la partie historique de la Part-Dieu. Avant d’arriver ici, j’arrivais à trouver le sommeil facilement. Là c’est devenu difficile ».

La société Unibail-Rodamco, qui gère le centre commercial, assure par la voix de l’actuel directeur, Jean-Philippe Pelou-Daniel, s’être « occupé de ça » :

« en 2001 des travaux importants ont été réalisés. Nous avons créé des verrières et la transparence dans tout le centre. Quand nous faisons quelque chose pour les clients, nous le faisons pour les collaborateurs, comme avec la création de nouveaux espaces de repos lors de la dernière rénovation (il y a deux, ndlr) ».

Ces efforts sont manifestement jugés insuffisants.

 

2/ Une chaleur étouffante

Les employés se plaignent d’avoir trop chaud plutôt que trop froid. En été comme en hiver. A 84%. Et les anecdotes fusent sur les records de températures.
« 34 degrés » un matin d’été au BHV selon un des ses employés. « 35 degrés » à la Fnac selon la déléguée syndicale CGT, qui évoque également qu’il y a « souvent des malaises du fait de cette chaleur ».
Marie-Hélène Thomet est également secrétaire du syndicat de site qui rassemble tous les cégétistes des différentes enseignes. Elle explique :

« Le système de chaleur, dans les magasins, est à la charge des enseignes. Et la plupart ne veulent pas payer car ils ne sont que locataires. Et pour que ce soit efficace, il faudrait refaire tout le système du centre commercial ».

 

3/ Une foule oppressante

C’est tout d’abord un brouhaha constant qui vient s’ajouter à la musique des magasins et aux annonces diverses. Et pour les vendeurs qui en sont proches, s’ajoute le brouhaha de la fontaine, agrémenté parfois des bruitages du spectacle aquatique.
Un salarié d’une enseigne d’informatique décrit le phénomène :

« C’est un bruit permanent qui met sur les nerfs. Et l’absence de porte ne nous permet pas de couper quand on est dans le magasin ».

La foule des clients n’est pas seulement sonore, elle est décrite comme « plus speed », « plus exigeante » qu’ailleurs à Lyon.
« Les gens sont plus pressés. Du coup, on doit s’adapter et faire plus vite », précise cette jeune employée.

Dans l’étude Transformations Sociales, 64 % estiment que les pénibilités liées au flux de clientèle sont plus importantes qu’en centre ville. Conséquence de cette affluence de masse, poursuit l’étude, les salariés sont soumis à une forte pression temporelle et doivent rapidement passer d’une tâche à une autre pour satisfaire les clients. Ils déclarent, deux fois plus que la moyenne des employés du secteur, être obligés de se dépêcher pour faire leur travail.

 

4/ Peu d’endroits de repos

La Part-Dieu est une fourmilière et ses petites mains courent. Sur le plan physique, travailler au centre commercial se rapproche des métiers du BTP (toujours selon l’étude Transformations Sociales).
D’autant que cette pénibilité n’est pas compensée par l’existence de lieux pour s’isoler de la foule et se reposer. Peu de magasin disposent d’une salle de pause qui permettrait de recharger les batteries, comme l’expose Marie-Hélène Thomet de la CGT :

« A la Fnac nous avons une salle de 20 m2 pour 120 salariés. Dans la plupart des enseignes de prêt-à-porter, c’est la réserve qui fait office de salle de pause. Dans l’une d’entre elles, la pièce est grande comme un placard à balais ».

Cette employée d’un magasin de la partie Oxygène poursuit :

« On a une petite salle de pause. Mais à part si on va sur le parking, on ne peut pas être à la lumière du jour et couper du bruit de la foule. Et encore, on a de la chance dans notre magasin : on peut s’asseoir en dehors de nos pauses ».

Alors que 82,7 % des salariés ont moins de 40 ans, ils déclarent autant, voire davantage, de problèmes de santé que des salariés de 50 ans du secteur du commerce. Par exemple, 27 % ont des troubles du sommeil et 39% ont des douleurs qui les gênent dans le travail.

 

5/ Des souris et des cafards

Parfois, dans les arrières boutiques qui servent aussi de salles de pause se concentrent cafards et souris. L’arrière de la Part-Dieu n’a rien à voir le clinquant des allées du centre, bordées de magasins. Par les coursives où sont entreposées les poubelles, les souris et les cafards pénètrent jusque dans les magasins, comme le raconte l’employé du magasin d’informatique, « il y avait des souris dans nos toilettes et des cafards sur la caisse ».

Ces petites bêtes seraient concentrées dans les enseignes d’alimentaire et à proximité, notamment à la Brioche Dorée. Deux employés de cette enseigne de sandwicherie expliquent qu’il leur arrive de passer jusqu’à une heure par jour en début de service pour nettoyer les « fientes de souris » qu’ils retrouvent sur les pots de mayonnaise.
Interrogé sur la question, le directeur du centre commercial, Jean-Philippe Pelou-Daniel, lâche « c’est juste faux » :

« S’il y avait un problème d’hygiène à la Part-Dieu, ça se saurait. Et quand une enseigne détecte un problème, la direction le traite pour elle ».

 

6/ On ne reste pas à la Part-Dieu

A la fois cause mais surtout conséquence d’un mal-être au travail, le turnover est important chez les employés. 62,5 % des personnes interrogées dans le cadre de l’étude du cabinet Transformations Sociales ont moins de cinq ans d’ancienneté, contre 48,1 % en moyenne dans le secteur du commerce. Un salarié de Brioche Dorée témoigne :

« On gagne un petit peu plus que le smic mais, ici, en plus, on a la chaleur et le bruit. Résultat : tout le monde veut partir travailler à Bellecour. Mais l’inverse n’est pas vrai. Et quand les gens ne peuvent pas muter, ils démissionnent comme on l’a vu ces derniers mois avec plusieurs serveuses ».

Plus de turnover, c’est aussi moins d’entraide entre salariés. Ce qui est un facteur aggravant de la souffrance, ainsi que le souligne le psychodynamicien du travail Christophe Desjours, qui a réalisé plusieurs travaux sur la question.

 

7/ Un vide juridique

Parce que ces conditions de travail concernent, de près ou de loin, tous les employés du centre commercial, la CGT a demandé à rencontrer le directeur du centre commercial pour lui soumettre le problème et, surtout, lui présenter des pistes de solutions, à adopter par l’ensemble des enseignes :

  • La création d’une salle de pause et d’un restaurant inter-entreprise
  • Des toilettes réservées aux employés car de nombreux magasins n’en ont pas
  • La prise en charge d’une partie de l’abonnement au parking

Mais le directeur a refusé. Jean-Philippe Pelou-Daniel botte en touche et rappelle les compétences du groupement d’intérêt économique (GIE) qu’il dirige :

« La direction du centre agit pour le compte du syndicat des copropriétaires. Elle assure la gestion des parties communes. Mais elle peut pas se substituer aux employeurs du centre. Je m’occupe également de la communication et du marketing qui sont communs à toutes les enseignes. Le GIE n’a pas vocation à s’occuper du social ».

Et il précise : « le fait que ça change n’est pas à l’ordre du jour ».

Pour mettre malgré tout un pied dans la porte et se faire entendre du directeur comme des grandes enseignes qui sont véritablement à la tête du centre commercial, la CGT a appelé à cette première grève de Noël. Si ce n’est pas un succès, « au moins elle permettra aux salariés de souffler et de passer Noël en famille en sortant du blockhaus », conclut la secrétaire du syndicat de site, Marie-Hélène Thomet.

 

 

 

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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