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Amira Yahyaoui, entretien avec une cyberactiviste tunisienne

actualisé le 07/12/2016 à 17h29

Amira Yahyaoui est une cyberactiviste tunisienne, invitée au forum Libération.

 

Amira Yahyaoui
Par Emilie Rosso
, étudiante en journalisme.

 

La révolution sociétale qu’a connue la Tunisie aurait-elle été possible sans les réseaux sociaux et l’Internet ?
Oui, bien sûr, mais cela aurait pris certainement beaucoup plus de temps. La clé de cette révolution, ce qui fait que cela a pris, c’est que l’information est sortie. Il fallait que les gens sachent ce qui était arrivé à Sidi Bouzid. Moi je pense qu’Internet a été un accélérateur formidable, par contre je ne pense pas qu’Internet a été le déclencheur ni la condition sine qua none sans laquelle la Tunisie n’aurait pas fait sa révolution.

 

 

Etre femme et cyberactiviste, est-ce plus difficile que d’être un homme cyberactiviste ?

 

Oui et non. Les femmes tunisiennes n’ont pas la même condition que dans les autres pays arabes. Attention, je ne veux pas dire que les femmes tunisiennes ont les mêmes droits que les hommes dans leur pays, certainement pas, mais c’est vrai que c’est tout de même plus facile pour nous. Et puis, c’est vrai que quand on est femme et militante, on est beaucoup plus respecté qu’un homme dans le sens où c’est plus difficile pour une femme de descendre dans la rue et d’être tabassée. En plus, sur Internet, c’est vraiment l’endroit idéal par rapport à la démocratie qui y est appliquée. Justement si l’égalité des sexes existe quelque part, elle est beaucoup plus réelle sur Internet que dans la vie réelle.

 

 

Aujourd’hui, les blogueurs tunisiens ont-ils plus de liberté d’expression ?
Oui, maintenant en Tunisie, on a la liberté d’expression. Mais est-ce que cela a été notre finalité ? Telle est la question. Est-ce qu’on voulait juste avoir la liberté d’expression? La réponse est non. Pour moi, la liberté d’expression est synonyme de la possibilité de changer les choses. Quand on a le pouvoir de critiquer, le pouvoir doit en tenir compte pour changer. En Tunisie, on a donc le droit de critiquer, mais cela ne change rien, dans le sens où on laisse parler les dissidents politiques mais on s’en fout. On a donc encore besoin de sortir dans la rue pour faire entendre notre voix. Il faut une pression corporelle et mobilisatrice. Moi, mon rêve, c’est que lorsqu’un blogueur écrit une note bien argumentée sur un blog, la politique la prenne en considération et que cela change quelque chose.

 

 

Vous écrivez sur votre mur Facebook : « J’essaye de me faire peur, d’avoir des doutes mais je n’y arrive pas, je suis optimiste, très optimiste pour l’avenir de la Tunisie », pourquoi êtes-vous si optimiste ?

 

En fait mon optimisme est peut-être lié au fait que j’ai déjà vu le pire. J’ai déjà vu l’état dans lequel était la Tunisie il y a dix ans. Et je vois beaucoup de gens pessimistes par rapport à l’avenir de la Tunisie, parce qu’Enhada est première et que les islamistes sont au pouvoir. Cela fait peur à beaucoup de gens. Moi cela ne me fait pas peur. Ces résultats, je les comprends et j’en suis assez contente, ils sont très logiques et pas forcément une mauvaise chose. D’un côté, ces résultats montrent que l’on est dans une société assez conservatrice, mais de l’autre côté ils montrent l’attachement des Tunisiens aux questions des droits de l’homme, de la démocratie… Et il ne faut pas oublier que 60% des voix sont allés à des partis modernistes ! Certes, il y a une branche ultra conservatrice qui, elle, est dangereuse, mais en même temps, il y a des gens au sein d’Enhada qui sont persuadés qu’il va falloir travailler sur les droits de la femme et qui pensent que liberté d’expression est importante. Je suis très optimiste, surtout quand je compare notre situation à ce qui se passe en Egypte, par exemple.

 

 

Comment expliquer que le succès d’Enhada ait suscité autant d’appréhension en France et en Europe ?

 

En France, on a du mal à accepter que dans d’autres pays, cela se passe différemment. Le gouvernement français a soutenu Ben Ali jusqu’au dernier jour parce qu’il a été aveuglé par la peur de l’islamisme. Ces révolutions ont été pressenties comme étant une menace pour la France parce que c’était tellement mieux quand les pays arabes étaient bien gardés par nos amis dictateurs qui interdisaient le voile, comme en France. Les Tunisiens éprouvent une grande rancœur envers les médias français qui ont fait une fixation pendant toute la campagne électorale sur Enhada et sur l’islamisme en général. C’était incroyable. Des fois, en lisant des articles dans les journaux je me disais : Mon dieu ! Ils parlent de l’Iran ou de l’Afghanistan, mais pas de la Tunisie !

 

 

Vous dites « moi je suis pour la liberté de culte », selon vous l’islamisme et démocratie sont-ils conciliables ?

 

Bien sûr. Pour moi, la démocratie est une valeur universelle, elle n’est pas une valeur laïque ni une valeur chrétienne. Je pense que la démocratie peut s’appliquer à n’importe qui, et c’est ça qui est en jeu en ce moment en Tunisie. Est-ce que démocratie va pouvoir être appliquée dans un pays arabe, sous-développé où l’écrasante majorité est musulmane ? Oui c’est le cas. Et on a déjà mis un pied dans cette démocratie avec nos élections. C’est une chose qu’il va falloir comprendre pour que la démocratie réussisse en Libye, en Egypte…

 

 

Vous avez créé une liste indépendante, Sawt Mostakel, pourquoi ?

 

Sur les 1600 listes de la campagne, seule une quinzaine a proposé un réel projet de Constitution, alors que c’était l’enjeu principal pour élire une Assemblée constituante ! On ne parlait que de faire des ponts, de baisser le prix de la baguette … On savait dès le départ qu’on allait pas avoir de sièges mais on a quand même dépensé 1000 euros pour notre campagne ! Nous voulions peser dans le débat et montrer aux jeunes mais aussi aux plus vieux, qu’ils peuvent faire quelque chose, et qu’il va falloir s’engager. Grâce à notre liste, on a pu participer à tous les débats, toutes les conférences, pour intéresser et sensibiliser les gens à la question de la Constitution.

 

 

Quels sont les points que vous aimeriez voir inscrits dans la Constitution ?

 

Il y a beaucoup de points que j’aimerais voir écrits dans cette Constitution. Mais il y a surtout trois points principaux. Le premier, c’est que les libertés fondamentales soient intouchables. Il n’y a pas de libertés fondamentales si elles sont relatives, ce n’est pas possible. Il va donc falloir les inscrire texto dans la Constitution sans dire « selon modalités prévues par loi ». Deuxièmement, je veux voir inscrit dans la Constitution l’égalité. Et quand je parle d’égalité, ce n’est pas juste l’égalité entre les hommes et les femmes, c’est aussi entre le nord et le sud, entre les Tunisiens noirs et les Tunisiens blancs, entre les pauvres et les riches. Je veux une égalité totale. Troisièmement, je veux la séparation stricte entre les 3 pouvoirs. Nous avons une Constitution napoléonienne, qui ressemble beaucoup à la Constitution française, sauf qu’en France, elle fonctionne Pas en Tunisie ! Je suis pour que le Président de la République, une fois élu, n’ait plus d’affiliation politique. Je veux que les élus n’aient pas le droit d’avoir des entreprises. Je suis contre le cumul de mandats et je veux qu’on supprime le tribunal administratif. Ce n’est pas normal que l’Etat soit jugé différemment des citoyens ! Il y a beaucoup à faire. On a écrit un programme volontairement très utopiste et on y a mis tout ce que l’on voulait. C’est la Constitution idéale.

 

 

Que pensez-vous des évènements qui ont eu lieu cette semaine en Egypte ?

 

Je trouve que c’est très positif. Les Egyptiens me rassurent. Ils montrent qu’ils ne vont pas sortir de la rue tant qu’ils n’ont pas fini leur révolution. Et la révolution égyptienne n’est pas finie ! Les militaires ont le pouvoir, ce n’est pas possible, c’est encore la dictature ! Il va falloir faire un vrai nettoyage. Il faut que la démocratie revienne au peuple et il faut un état civil !

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