Cultures 

Le boulot au Pôle Nord

Critique / Qu’est-ce que trimer, bûcher, être rentable et faire des heures, quand ce sacerdoce, cette punition ou indolore obligation (selon les jobs) est racontée sur scène ? La compagnie Pôle Nord a une idée sur la question, qu’elle livre dans un diptyque qui pourrait être génial s’il n’était pas dramatiquement inégal.

 

Les deux pièces proposées par Lise Mossion et Damien Mongin peuvent se voir séparément, mais on ne saurait trop vous conseiller de les voir successivement, en diptyque. Si l’une, soyons clairs, est nettement inférieure à l’autre, elle la nourrit et lui donne des clefs intéressantes.

 

« Indécent »

CDI-Sandrine plonge dans le quotidien assez monotone et anxiogène d’une jeune trieuse de verre, qui bosse depuis onze ans dans la même usine. Son patron, Monsieur Favori, est très content d’elle parce qu’elle ne réclame pas de congé pour aller au méchoui de sa mère, parce qu’elle préfère travailler le samedi, et prendre son jour de congé le jeudi. Trop de monde le samedi. Sandrine est d’une certaine façon claustrophobe, sociopathe aux entournures, lucide et vive, mais à la limite du retard mental. Lise Moisson lui prête un corps athlétique, une voix d’enfant mal mouchée, et un déplacement inélégant mais déterminé. Et c’est dans ce personnage, qui est bien content d’avoir un CDI par les temps qui courent, que Pôle Nord prend le contre-pied de ce qui se fait en matière de spectacle social, de critique artistique du monde du travail. Pendant le spectacle, un spectateur ami nous disait :

« Je trouve indécent de parler de la classe populaire de cette façon, ces gens sont là, au théâtre, et qui regardent comment les petites gens vivent ».

Pôle Nord n’est pas politiquement correct dans son postulat de départ. Attention, spectateur-ami : si on aime ce genre de job, c’est qu’on est à la limite de la débilité, n’est pas le propos tenu par les comédiens-metteurs en scène-factotum. CDI-Sandrine comme CDD-Chacal (la seconde pièce) disent déjà dans leur titre comme le job peut constituer l’identité d’une personne. Sandrine est trieuse de verre mais la pièce est loin de ne raconter que cela. Elle a aussi une relation foireuse avec sa mère qu’elle n’a jamais qu’au téléphone, elle tisse aussi des liens avec un nouveau voisin, Jean-François, un cuisiniste fraîchement séparé et père de deux enfants aux prénoms américains. Au travers de Sandrine il ne s’agit pas de voir une jeune femme se sacrifier au-dessus d’un tapis pour séparer les bris de bouteilles d’alcool et de pots de Nutella des autres déchets. On rencontre Sandrine et la puissance comique de cette fille est dérangeante.

De leur passage au sein du très actif et enthousiasmant collectif D’ores-et-déjà, Lise Moisson et Damien Mongin ont gardé un sens de la mise en scène débarrassé de tout élément perturbateur, brutal et efficace. Pour donner corps à la vie de Sandrine : un petit bidet bleu, une table en formica bleue, un tabouret, un sac à main resserré dans un carré minuscule. Mais aussi une rampe sur laquelle elle se perche pour trier le verre. Pour Chacal, un lit d’hôtel, un placard de vestiaire et deux paires de chaussures, des neuves et des godillots de chantiers. C’est bref, précis. Sauf que ce goût pour les ellipses, pour la contraction et le concentré dérape tout à fait dans CDD-Chacal.

 

Dérapage immédiat

Chacal (c’est le surnom que son père a donné à ce Tintin sans ambition), est un intérimaire qui conduit des pelleteuses et, en l’occurrence, quand on le rencontre sur scène il arrive sur le chantier d’une autoroute. Cette fois, c’est à une solitude encore plus extrême que Pôle Nord nous expose. Il devient papa mais de loin, et tout comme Sandrine il traîne dans son bagage élimé une mère abandonnique. En plus c’est l’hiver. La déprime, on a froid dans la salle. Tous les ouvriers sont obligés de travailler, pour répondre aux délais, mais Chacal n’y voit rien et il tue un travailleur Turc qui se trouvait au pied de sa pelleteuse. Pôle Nord nous donne à voir les cauchemars de Chacal et, tout à coup, l’avenir de sa fille, désespéré. Les raccourcis rendent grotesque un parti pris bien amené avec Sandrine, celui d’un ultra-réalisme qui confine à la poésie.

Il y a toutefois quelques moments de grâce partagés entre les deux pièces, construits en cinémascope : la scène de la boîte nuit karaoké où Jean-François et Sandrine constatent qu’ils n’arriveront décidément pas à se toucher. Le match de foot avec les copains, pendant lequel Chacal court comme un dératé, sans lâcher son sac à dos. Pôle Nord semble avoir des ambitions et possède sans doute de quoi les atteindre, mais ne devrait pas se contenter de lancer vers elles quelques lances, même si elles sont affûtées.

 

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