La Couturière
On appelle la couturière l’avant-dernière répétition d’une pièce de théâtre, celle précédant la générale. Le nom vient du fait qu’elle permettait aux couturières de faire les dernières retouches aux costumes.
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Nous, les étrangers : retour sur le festival Sens Interdits

actualisé le 14/09/2013 à 16h23

Pendant une semaine, le festival Sens Interdits, organisé par Les Célestins, ne nous a pas seulement fait voyager. Il nous a permis de devenir nous-mêmes des étrangers, humbles devant des expériences d’ailleurs. Expériences au sens de choses vécues et racontées, souvent bien éloignées des drames bourgeois ou du répertoire auxquels nous sommes encore habitués. Mais aussi expériences formelles, manières différentes d’habiter le plateau, d’incarner ou de s’adresser au public. Il a parfois fallu oublier en soi le spectateur français – ou disons européen – coincé dans son regard par l’histoire et l’actualité du théâtre d’ici. L’étonnement joyeux de la rencontre a souvent vaincu le cynisme (version dégradée, fatiguée de l’esprit critique) et une excitation toute juvénile nous a gagnée face aux langues étrangères, aux accents, à tant de témoignages inédits. La stupeur nous a aussi plusieurs fois envahie devant des récits cruels et douloureux. Le théâtre est un lieu de la mémoire en action, où elle se constitue en même temps qu’elle se transmet. Au Chili, en Pologne, en Russie, en Tunisie, aux Pays-Bas ou au Mali, des équipes artistiques transforment des réalités sociales, politiques et intimes en récits partageables. L’avantage au théâtre, c’est que plus on le partage, plus il est entier.

www.sensinterdits.org

Carnet de festivalier

Vendredi, Tunisie

Tout commence par un silence Au théâtre, les silences du commencement, quand le public veut bien les observer, sont plein de promesses et surpassent en intensité les derniers, qui précèdent les applaudissements. Les comédiens de Yahia Yaich Amnesia sont arrivés du fond de la salle, rejoignant lentement le plateau, enveloppant le public de leurs regards aussi bienveillants qu’intimidants. « Chut, la parole est à nous » : quel beau prologue au spectacle à venir mais aussi au festival qui commence.

Des oeillets au jasmin Ces regards me font penser à ceux, effrontés et mélancoliques, des danseurs de Pina Bausch dans Nelken (« oeillets » en allemand), au moment notamment où il descendent de la scène et embrassent quelques spectateurs en bords de rang. Evocation de Nelken encore, quelques minutes plus tard, quand les acteurs tunisiens s’installent en ligne face à nous, sur des chaises blanches de jardin et entament une discrète chorégraphie : ils s’endorment, ronflent, sursautent et, hagards, se réveillent.

Prémonition rétrospective Une micro-société privilégiée, insouciante et engourdie, est brusquement prise pour cible d’un régime qui ne visait auparavant que les dissidents. Le chef de ce clan, car c’est bien d’un clan dont il sera question tout au long de la pièce, Yahia Yaïch, est un homme d’Etat tunisien important. En pleine fête d’anniversaire, on apprend qu’il est déchu de ses fonctions, accusé d’être l’un des responsable de la corruption généralisée qui gangrène le pays. L’ancien ministre est bientôt arrêté puis interné, suite à une tentative de suicide, dans un hôpital psychiatrique. Il fait lui-même l’expérience du traitement qu’il réservait autrefois à ses adversaires. Yahia Yaïch Amnesia a été créé avant la révolution tunisienne et apparaît donc comme une prémonition. Passée du statut de pièce de résistance à celui de récit-témoignage, le spectacle n’a cependant pas perdu de son souffle. Mais celui-ci – la question se posera de nombreuses fois pendant le festival Sens interdits – ne vient-il pas de l’extérieur du plateau ? En effet, après la première partie très réussie, la mise en scène souffre de pesanteurs et de partis pris peu subtils : bande-son très froide et métallique, effets de répétition lassants, jeu parfois cabotin des comédiens. Si le souffle vient d’ailleurs (du V de la Victoire de certains comédiens au moment des saluts ?), il parvient à balayer les quelques maladresses de la mise en scène. Ce qui n’est pas si fréquent.

Samedi, Pologne

25 Antigone Plus les silences ont été intenses, plus les paroles ont été fortes. Reste en mémoire l’image de ces 25 femmes polonaises qui lancent au public, avec rage et en pagaille, des « parle, parle, parle » (en polonais) qui se superposent pour ne plus former qu’une seule voix, à mille cordes. Choeur de femmes, de Marta Gornicka, est composé de cris, de murmures et de chants qui se heurtent, se recouvrent et s’unissent. Une oeuvre puissante, qui repose sur une technique parfaite pour parler de la condition des femmes et des stéréotypes qui façonnent encore la féminité. Dommage que l’on entende pas mieux les textes qui ont servi de matériau au spectacle, de Roland Barthes, Judith Butler, Agamben agrémentés de recettes de cuisine, d’injonctions couramment adressées aux femmes ou encore de passages d’Antigone. Le tout est manifestement très réfléchi, mais la performance technique rend parfois peu lisible et audacieux le propos pourtant très fort.

Lundi, Chili…

Schubert et renvois Dès les premières minutes de Comida Alemana, une ombre plane sur le plateau. Celle d’un ogre, Le Roi des Aulnes, qui a notamment inspiré Schubert pour un Lied du même nom, interprété par six jeunes comédiens assis sur les marches d’un escalier. Pour seul décor, une table, six chaises, un piano et un trophée de chasse. Tensions entre romantisme allemand et mémoire du IIIe Reich seront au coeur du spectacle troublant de Christian Plana, dont la première scène nous a fait songer à Schutz vor der Zukunft de Christoph Marthaler. Mais contrairement au maître du théâtre musical suisse allemand, le metteur en scène fait entrer le réel sur scène avec fracas. Les comédiens surinterprètent de jeunes enfants retardés ou bien drogués, leurs cris soudains sont insupportables, la succession du sang, du vomi et du short trempé d’urine laissent d’abord perplexes.

Soupe de nazis Cette littéralité peu convaincante est heureusement contrariée par la « trame » de la pièce, empruntée au Déjeuner allemand, un des Dramuscules de Thomas Bernahrd : dans la soupe qui leur est servie à chaque repas, les enfants prétendent trouver des nazis. Le refoulé revient dans les assiettes. Une parabole macabre et astucieuse pour évoquer la terrible origine du spectacle : Christian Plana nous parle en effet de La Colonie Dignidad, un camp de concentration ouvert au Chili par Paul Schäfer, protestant-nazi poursuivi pour pédophilie en Allemagne. Alors certes, le grand écart entre la beauté des Lieder de Schubert et les manifestations de mauvais traitement parait bien souvent grossier, les personnages sont bien plus crédibles quand ils chantent que quand ils crient, mais on ne sort pas indemne de Comida Alemana, une pièce coup de poing.

… et Mali

Tendre l’oreille A la sortie du Théâtre de la Croix-Rousse, un couple agacé : « On n’y comprenait rien ! ». C’est vrai qu’il fallait tendre l’oreille, pour saisir le récit dense et complexe de Vérité de soldat, dit tantôt dans un français aux accents maliens, tantôt en bamanan, langue la plus parlée au Mali. Tendre l’oreille, ce geste est justement au coeur du spectacle écrit par Jean-Louis Sagot-Duvauroux et mis en scène par Patrick Le Mauff. Car c’est de transmission qu’il s’agit, dans un pays où les ennemis d’hier essaient de vivre ensemble aujourd’hui.

« Ton père, c’est nous tous » Catherine, malienne née d’un viol collectif, veut comprendre son histoire et s’adresse pour cela à un éditeur, Amadou Traoré. Celui-ci s’apprête à publier un texte de Soungalo Samaké, soldat violent qui a arrêté le premier président de la République du Mali lors du coup d’état de novembre 1968 ; il fut aussi mêlé, même s’il n’y a pas participé, au viol de Djikoroni. Par ailleurs, Amadou Traoré a lui-même été torturé par Soungalo. La bourreau a-t-il le droit de parler ?  Peu à peu, le soldat se dévoile : est-il un monstre ? Est-il fou ? A-t-il simplement obéi ? Comme Eichmann le prétendait pendant son procès à Jérusalem, n’était-il que l’agent d’un système qui n’aurait jamais été considéré comme un criminel si ce système avait perduré ? Et du côté de la victime : doit-on écouter ce que le criminel a à dire ? Peut-on envisager une réconciliation ? Le récit avançant, le spectateur est conduit à s’interroger sur les frictions entre droit, morale, blessure et mémoire. A Catherine, qui veut absolument savoir qui est son géniteur, Soungalo répond, l’assomant et la libérant du même coup : « ton père, c’est nous tous ». Nous ? Les meurtriers, les résistants, les violeurs, les amants, auteurs de l’histoire du Mali ces cinquante dernières années.

Mardi, Chili

Mapudugun L’incompréhension n’est pas une fatalité. Elle peut aussi être un procédé de théâtre, un discours, un endroit de curiosité. C’est le cas dans le spectacle de Paula Gonzales Seguel, Ni Pu Tremen. Onze femmes mapuches (communauté aborigène du Chili), de trois générations différentes, sont réunies sur scène. Lorsque les plus âgées d’entre elles parlent en mapudugun, les surtitres ne font que retranscrire phonétiquement la langue et n’offrent de traduction que pour de rares mots courants. Comment dire plus efficacement la menace qui pèse sur une culture minoritaire ? Ces femmes sont là, avec leur langue incompréhensible, leurs chants rituels, leurs histoires personnelles et leurs tenues traditionnelles. Et pourtant, par la grâce d’une mise en scène dépouillée et délicate, la metteuse en scène évite l’exposition folklorique. Le théâtre n’est ici rien d’autre qu’une rencontre, une scène pour un peuple et une culture à la marge. Une fois de plus depuis le début du festival Sens Interdits, quelques acteurs-trices / témoins autour d’une table, nous invitent au déplacement, nous embarrassent, nous confient des secrets dont nous n’avions pas prévu d’être les dépositaires.

Jeudi, Russie

Envoyé spécial en Tchétchénie Une Guerre personnelle met en scène les récits de soldats russes engagés en Tchétchénie, écrits par Arkadi Babtchenko dans La Couleur de la Guerre. Avec une méticulosité tout à fait déroutante, quatre acteurs manipulent des figurines de papier, les filment et nous proposent ainsi une reconstitution poétique d’événements qui ne l’étaient pas du tout. En plus de ce petit théâtre d’objets, les interprètes s’adressent à nous via la caméra, en gros plan et l’air souvent grave, pour raconter l’horreur des combats. Le travail est techniquement incroyable, mais les yeux rivés sur le grand écran en fond de scène, nous cherchions des visages, de la chair. De nombreux spectateurs ont semblé très émus, sans doute par la dimension rituelle, tout en retenue, de la pièce. Mais malgré la distanciation opérée grâce au travail audiovisuel, Une Guerre personnelle peine à dépasser son sujet, à transformer la succession documentaire de faits terribles en proposition singulière sur la guerre.

Vendredi, Pays-Bas

Un monstre dans le placard Comme dans de nombreuses familles, une même passion pour le football unit Ilay den Boer et son père Gert. Mais plutôt qu’à leurs similarités et intérêts communs, le jeune metteur en scène néerlandais a décidé de sonder ce qui, dans leurs existences respectives, les a rendus si différents. D’une immense armoire aux innombrables tiroirs, Ilay sort des objets et des documents relatifs à la biographie de son père ou bien à sa propre vie. Ce sont les spectateurs, chacun muni d’un livret retraçant en plusieurs dizaines de dates cette biographie, qui choisissent quel tiroir ouvrir. L’ambiance est potache tant qu’il s’agit de décrire Bert comme un hipie amateur de fête, de drogues et de femmes. Quelques tensions naissent à l’évocation du conflit israélo-palestinien. Car on apprend très vite qu’Ilay est né en Israël et qu’il est juif par sa mère. Peu à peu, le malentendu grandit : le père a du mal à admettre le caractère « antisémite » des agressions subies par son fils quand il était enfant. « Stupides oui, mais pas antisémites ». Et le fils semble avoir retraité tous ses souvenirs au filtre de cet antisémitisme, jusqu’à réinventer une partie de son histoire. Cette incompréhension réciproque ronge leur relation mais n’empêche pas la présence de l’un pour l’autre. Ceci est mon père est une pièce sans concession sur ce gouffre qui sépare souvent l’observateur critique d’une violence et celui qui en fait l’expérience dans sa chair. Et sans doute l’oeuvre la plus saisissante que nous ayons vue pendant le festival Sens Interdits.

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Renan Benyamina
Renan Benyamina
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